Le Kammer Ensemble de Paris
 

Peu d'orchestres de chambre peuvent se prévaloir de rassembler autant de solistes de renom. Créé en 1987 par le violoniste Jean-Claude Bouveresse, le Kammer Ensemble de Paris, formation non-permanente, a acquis une notoriété qui dépasse largement nos frontières. Son directeur musical Jean-Claude Bouveresse nous parle de l'évolution artistique de l'ensemble et des ambitions qu'il a pour lui.

      Pourquoi avoir donné un nom à consonance germanique à votre ensemble ?

 - l' expression "Kammer Ensemble" qui traduit, en un temps record, le français: "ensemble de musique de chambre " se comprend dans toutes les langues européennes et définit parfaitement ce que nous sommes. Voilà la première raison. L'ensemble regroupe, en outre, un certain nombre de musiciens qui, par leurs origines ou leur parcours, sont très liés à la Culture Allemande et à son répertoire musical.

      Qui sont vos musiciens?

- Les vingt-quatre musiciens qui composent l'ensemble (mais qui se produisent rarement dans la totalité de l'effectif, ce n'est pas notre but) sont, pour la plupart, des solistes des grands orchestres parisiens (la flûtiste Clara NOVAKOVA, les clarinettistes Philippe CUPER et Philippe-Olivier DEVAUX, le violoncelliste Emmanuel GAUGUE, les bassonistes Pascal GALLOIS et Henri LESCOURRET, le trompettiste Pascal CLARHAUT, etc..) ou enseignent dans de grandes structures (le violoniste Christophe POIGET, le hautboïste Jean-Louis CAPEZZALI, le contrebassiste Bernard CAZAURAN sont tous trois, par exemple, Professeurs au CNSM de Lyon). Mais nous avons aussi d'authentiques indépendants (ou free-lance) comme la violoncelliste Odile BOURIN, avec nous depuis les débuts de l'ensemble ou la flûtiste Cornelia REICH qui assure, en outre, de remarquables directions d'enregistrement! Il faudrait tous les citer! Ils le méritent!

      Quelle a été l'évolution générale de l'ensemble depuis sa création ?

- L'idée première de l'ensemble a été de créer une formation mixte (cordes et vents) sur la base de l'octuor ou du nonette. Notre évolution nous a conduit à posséder dans nos rangs un octuor à cordes + une contrebasse, ainsi qu'un double quintette à vent afin de faire face aux nécessités du répertoire. Sur le plan du fonctionnement, l'envie de concevoir un ensemble permanent était difficile à mettre en 'oeuvre: on ne peut pas demander, en effet, aux solistes des grands orchestres de quitter leur position stable pour un statut d'intermittent! En revanche, les musiciens qui font partie du Kammer Ensemble y trouvent un épanouissement et un plaisir de jouer ensemble auxquels ils tiennent, je crois, par-dessus tout!

       Comment s'est constitué le répertoire de l'ensemble ?

- Il s'est progressivement tourné vers des répertoires rares, privilégiant la musique française des 19e et 20e siècles. Nous interprétons des 'oeuvres pour des formations très diverses, en excluant seulement le quatuor à cordes qui est trop spécifique. Je pourrais vous citer les noms de DELAGE, JAUBERT, Adolphe BLANC, Jean FRANCAIX, Henri MARTEAU, Elsa BARRAINE, Mel BONIS. Ce répertoire s'est constitué grâce aux liens que nous entretenons avec des personnalités extérieures à l'ensemble, mais aussi grâce à l'investissement de chacun. Cet esprit de recherche fait partie de l'image actuelle de l'ensemble. Je tiens également à souligner le rôle important d'Armin JORDAN qui dirige souvent la formation (nous avons concrétisé avec lui cette idée un peu inattendue de musique de chambre dirigée) et nous donne son avis éclairé sur nombre de partitions. Par la suite, le choix des 'oeuvres se fait de façon collégiale, ce qui donne lieu à de belles discussions !

       Comment gérez-vous le planning commun de tous ces solistes ?

- Nous sommes un peu étouffés par des gens suractifs! Le planning des répétitions s'élabore très tôt, un trimestre au moins avant les concerts. Il prend en compte les emplois du temps serrés des uns et des autres. Nous répétons généralement dans les salles des conservatoires où nous enseignons.

       Quelle a été l'évolution de vos subventions ?

Nous n'avons plus de soutien de la Drac Ile-de-France, ce qui est assez logique si l'on considère que son aide s'adresse en premier lieu aux "formations émergentes". Nous sommes régulièrement aidés, en revanche, par la SPEDIDAM et par Musique Nouvelle en Liberté. Pour les enregistrements, nous sommes ponctuellement soutenus par la SACEM et le Fonds pour la Création musicale (FCM), car nous nous gravons en priorité des oeuvres françaises rares.

       Quelle est la place du disque dans l'image de l'Ensemble ?

- Elle est , à mes yeux, de première importance. Le répertoire que nous enregistrons reflète, nous l'espérons, l'esprit de notre démarche. Nous nous efforçons d'alterner les oeuvres du grand répertoire (Septuor de BEETHOVEN, Quintette de BRAHMS avec clarinette, etc..) et les inédits (Jan NOVAK, KOECHLIN, HARSANYI, etc..). L'enregistrement d'un disque a toujours lieu à l'issue d'une série de concerts qui nous sert de préparation. Notre maison de disques, depuis nombre d'années maintenant, est la firme suisse GALLO (distribution: Intégral); il faut rendre hommage à son directeur, Olivier BUTTEX, qui fait preuve d'une ouverture d'esprit et d'une constance hors du commun dans la réalisation de projets parfois difficiles. Notre prochain enregistrement se fera sous la direction de JORDAN avec les Métamorphoses de Richard STRAUSS (version septuor à cordes). Puis nous publierons la musique de chambre de DORATI, celle de Charles-Martin LOEFFLER (un franco-américain, ancien violon-solo du Boston Philharmonic), de ENESCO (Symphonie de chambre) et de MARTINON. Voilà pour les projets à court et moyen terme.

       Comment se répartit la diffusion de vos concerts ?

- Sur la vingtaine de concerts que nous donnons, au maximum, par saison, nous ne jouons que deux ou trois fois à Paris. La grande majorité de nos productions se donne en région et à l'étranger. Depuis des années, nous constatons deux réactions dans l'offre des concerts à Paris: d'une part, les salles susceptibles de nous accueillir préfèrent souvent inviter dans leur saison des ensembles étrangers (cela semble devenu une règle, exception faite, peut-être, pour les quatuors à cordes français/ le Musée d'Orsay, toutefois, et c'est l'exception, nous invite régulièrement); d'autre part, notre type de formation de chambre semble moins recherché que l'orchestre traditionnel en faveur de qui jouent la loi du nombre et la puissance sonore. Il y a sans doute là une double erreur: nos musiciens français, de manière générale, n'ont rien à envier, me semble-t-il à leurs collègues étrangers (la Philharmonie de Berlin, en mal d'une clarinette solo, il y a quelques mois, a fait appel pour une tournée, par exemple, à notre clarinettiste Philippe CUPER!) et l'originalité de répertoire et de formation devrait aiguiser davantage la curiosité. Vous savez, un nonette (addition d'un quatuor à cordes et d'un quintette à vent), ça sonne et les oeuvres pour cette formation sont belles!
Pour revenir aux concerts proprement dits, nous sommes invités cinq à six fois par an à l'étranger (Suisse, Allemagne, Belgique). En mars 2002, nous irons au Danemark: des producteurs nous ont connus par notre disque NIELSEN et souhaitent nous entendre jouer HOLMBOE, deuxième gloire nationale, depuis longtemps au programme de nos concerts. Cela peut paraître étrange dans la mesure où les Danois n'ont, a priori, pas besoin des ensembles français pour interpréter leur musique nationale, mais cela en dit long sur leur ouverture d'esprit!

        Quel regard portez-vous sur les demandes des organisateurs de concerts en France ?

   Ils sont sans doute un peu "frileux", mais il faut dire, à leur décharge, que l'intérêt pour la musique classique en France (de l'ordre de 2 à 3% de la population) les incite à la prudence. Je me trouvais très récemment en Corée où ce taux est de l'ordre de 17%! Cela change la donne! lci, les organisateurs acceptent l'inclusion d'une oeuvre rare ou contemporaine dans nos programmes à condition que l'essentiel du concert soit consacré au grand répertoire classique ou romantique. Dans ce contexte, le soutien de Musique Nouvelle en Liberté est particulièrement important, car il rend possible une programmation exigente à laquelle nous croyons.

        Avez-vous le temps de répondre à des demandes provenant de l'enseignement spécialisé et des jeunes publics ?

  Nous manquons cruellement de temps pour développer ce type d'actions. Pourtant, nous y sommes attachés et nous avons déjà donné quelques classes de maître autour d'oeuvres du grand répertoire (BRAHMS, SCHUBERT). Nous l'avons fait dans nos classes respectives de musique de chambre. Nous aimerions renouveler ces expériences dans les CNR et les CNSM. En ce qui concerne les publics plus jeunes, il nous est arrivé, à plusieurs occasions, de présenter l'ensemble et les oeuvres à de jeunes élèves des conservatoires. Nous sommes prêts à recommencer.

 


Propos recueillis par Stéphane Friédérich pour "la lettre du musicien" le 15 novembre 2001