DOHNÁNYI  / STRAUSS

   par   Jean-Claude BOUVERESSE

 

 
 

 

   

                  Ernö DOHNÁNYI: Sextuor  

 

     Ernö DOHNÁNYI (1877-1960) occupa une place prépondérante dans la vie musicale hongroise de la première moitié du XXème siècle. Il fut à la fois compositeur, pianiste et chef d’orchestre (il fut le chef attitré de la Philharmonie de Budapest de 1919 à 1944). Considéré à son époque comme le successeur de LISZT, DOHNÁNYI n’a pourtant pas eu l’importance de son contemporain BARTÓK, restant plutôt dans le sillage de BRAHMS et de la culture musicale austro-allemande. Bien qu’il fût conscient des traditions nationales hongroises, il n’a pas, en effet, réellement contribué à développer un langage musical hongrois spécifique.

   Celui qui fut un pianiste adulé (son interprétation du 4ème Concerto de BEETHOVEN est restée mythique), un professeur de renom (il forma Annie FISCHER, Georg SOLTI, Géza ANDA) et l’un des musiciens les plus en vue de son pays, fut accusé à tort, pendant la 2ème guerre mondiale de collaboration avec l’occupant, alors qu’il avait supporté tout le poids de la guerre à Budapest, recueillant et sauvant nombre de personnes. De dépit, il s’expatria à Vienne, puis en Argentine, enfin aux États-Unis où il mourut à New York.

   Son oeuvre de musique de chambre compte une dizaine de titres (en particulier 3 Quatuors à cordes, 2 Quintettes avec piano et une célèbre Sérénade pour trio à cordes)

  

    Le Sextuor en ut Majeur op.37 pour piano, violon, alto, violoncelle, clarinette et cor est sa dernière oeuvre de musique de chambre. Composé en 1935, il fut créé le 17 juin de la même année à Budapest.

   L’Allegro appassionato, le plus ample des quatre mouvements, commence par un thème épique au cor, le piano privilégiant le registre grave. De délicates modulations entre modes majeur et mineur nous font entrer dans un univers préfigurant MAHLER. Le climat est sombre et instable.

   L’Intermezzo débute par un magnifique thème confié aux trois cordes. Au centre du mouvement, DOHNÁNYI place un épisode héroïque aux accents de marche.

   L’Allegro qui suit est d’humeur plus détendue que les deux premiers mouvements, grâce à un thème aimable confié à la clarinette. L’activité de tous les instruments devient peu à peu plus intense, menant à des intermèdes brillants. Après un repli vers des lointains brumeux, un rappel du début de l’oeuvre lance, sans interruption, le finale.

   L’Allegro vivace oriente définitivement le Sextuor vers une ambiance plus légère. Des rythmes de danse irréguliers et entraînants, des mélodies suaves créent une atmosphère nouvelle, aux effluves de jazz. Le piano-ragtime, la clarinette se déchaînent, tandis que les cordes entament une parodie de valse. L’oeuvre s’achève sur une réexposition du thème initial du premier mouvement, modérant cette réjouissance débridée.


 

 

 

  

 

  

          Richard STRAUSS: Métamorphoses

  

     En 1943, la destruction de l’Opéra de Munich, sous les bombes, est un coup terrible pour STRAUSS, âgé de près de 80 ans. Son père avait joué là, pour WAGNER, l’Enchantement du feu. STRAUSS avait lui-même débuté, en ce lieu, avec le Cosi fan tutte de MOZART. Un an avant l’anéantissement, il avait donné l’élégie versaillaise de Capriccio, réponse de la civilisation à la barbarie.

 

        STRAUSS va exprimer son désarroi dans une nouvelle composition, Les Métamorphoses pour cordes. Elles sont une longue marche funèbre sur les ruines d’une ville et d’un théâtre bien-aimés. La douleur et le deuil vont trouver des accents poignants dans cette oeuvre écrite à Garmisch-Partenkirchen, en 1945. Le ton tragique et l’atmosphère désolée règnent d’un bout à l’autre de cette partition, véritable chant du cygne du grand STRAUSS. Le lyrisme se déploie, la musique s’enfle et décroît tour à tour, jusqu’à la citation de la Marche funèbre de l’Héroïque de BEETHOVEN, confiée aux basses, à quelques mesures de la fin.

     

    Cette oeuvre incarne à ce point l’essence de la musique qu’elle pourrait rejoindre les oeuvres sans définition instrumentale de BACH. Mais STRAUSS est un sensuel qui aime la chair des instruments, la chaude sonorité des cordes. Il les fait vibrer au paroxysme de ce qu’elles peuvent donner, ce qui lui permet sans doute une forme de rédemption, après le drame qui l’a déchiré.

 

    On connaissait jusqu’à ces dernières années la version des Métamorphoses pour 23 cordes solistes. En 1990, une réduction, sur deux et trois portées, de la partition, réalisée par STRAUSS lui-même, fut retrouvée en Suisse et acquise par la Staatsbibliothek de Munich. Ce manuscrit, daté de mars 1945, portait comme titre: Métamorphoses, Andante pour 2 violons, 2 altos, 2 violoncelles et contrebasse. Il en ressort que l’oeuvre fut initialement conçue pour ces 7 instruments et que STRAUSS modifia son projet, courant mars, lorsqu’il reçut de Paul SACHER la commande d’une pièce destinée à une formation de cordes plus importante. La version connue pour 23 cordes ne consiste donc, en fait, qu’en doublures savamment distribuées des 7 voix originales.

 

    Le musicologue Rudolf LEOPOLD a publié ces Métamorphoses pour septuor à cordes, après comparatif des deux versions et accord de la famille STRAUSS.