Le fil rouge   par Jean-Claude BOUVERESSE

 
 

 

    Afin de nous faire saisir le fil conducteur qui traverse le journal d’Ottilie (Odile), l’une des héroïnes de ses Affinités électives, GOETHE évoque une pratique singulière de la marine anglaise: “Tous les cordages de la flotte royale, écrit-il, du plus fort au plus faible, sont tressés de telle sorte qu’un fil rouge les parcourt tout entiers et qu’on ne peut l’en extraire, sans que l’ensemble se défasse, et le plus petit fragment permet encore de reconnaître qu’ils appartiennent à la couronne.” 

   C’est un fil de même nature (un  “fil d’amour et d’attachement“, écrit GOETHE), qui relie les trois oeuvres réunies sur ce disque. Elles appartiennent à cette couronne musicale unique, tressée par l’Allemagne et l’Autriche pendant des siècles.

  Siegfried Idyll (1870), La Nuit Transfigurée (1899), Capriccio (1942), ces trois oeuvres (espacées, dans le temps, sur la durée approximative d’une vie humaine - 72 ans -) présentent, malgré leurs divergences de forme, de facture et de durée, un étroit degré de parenté. Armin JORDAN ne s’y est pas trompé, qui a souhaité les voir ici réunies. L’ordre qu’il leur a assigné n’est, toutefois,  pas celui de la chronologie: les deux sextuors à cordes (le féerique Capriccio et la sombre Nuit transfigurée) encadrent la formation plus large (13 instruments, dont 8 à vent) de Siegfried Idyll. Ce choix  souligne  le passage de la lumière à l’ombre, de la vie radieuse à la déréliction; l’enchaînement des tonalités, en une marche descendante, rend compte de ce clair-obscur aux accents dramatiques: fa Majeur pour Capriccio,  mi Majeur pour Siegfried,  ré  mineur pour La Nuit Transfigurée.

    Ce pourrait être,  selon un thème plus en vogue dans l’histoire de la peinture que dans celle de la musique, une illustration des “trois âges de la vie”: naissance radieuse avec Capriccio (l’être de la musique surgit, étincelant, de sa coque,  telle La Naissance de Vénus de Botticelli), anniversaire musical du jeune Siegfried, maturité douloureuse de La Nuit transfigurée

  C’est aussi le reflet, pour chacun de ces trois compositeurs, d’attitudes contradictoires face à leur époque: royale indifférence d’un Strauss à l’égard des événements contemporains, vision mythique de l’histoire chez un Wagner, sensibilité exacerbée d’un Schoenberg face aux turpitudes du monde. Il en résulte trois manières d’envisager la création: STRAUSS puise dans son retrait du monde sa capacité à créer, WAGNER dans une Histoire qu’il veut dominer et intégrer en de larges fresques, SCHOENBERG dans la souffrance aiguë que ce monde lui inflige. 

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    Avec Capriccio,  c’est le testament artistique de STRAUSS qui nous est donné: cet ultime opéra met un terme, en effet, à 60 ans d’une activité de composition exceptionnelle. Il a pour sujet l’essence même de l’opéra et son problème central: les rapports du texte et de la musique. L’intrigue est donc volontairement réduite à sa plus simple expression: un poète et  un musicien défendent chacun leur domaine propre. Pour ménager l’intérêt du spectacle, leur rivalité esthétique se double d’une rivalité amoureuse.

   Délaissant  les fastes et les pompes de l’ouverture traditionnelle, c’est avec le charme et le raffinement de la musique de chambre, sur le Sextuor, que s’ouvre cet opéra singulier. Nous sommes au début de l’après-midi, dans un château rococo des environs de Paris. Dans le grand salon, la Comtesse, une jolie veuve, écoute le Sextuor. C’est une composition de Flamand, le musicien qui se trouve là en compagnie d’Olivier, le poète. Tous deux, admiratifs et amoureux de la Comtesse, espèrent qu’elle accordera ses faveurs à celui dont l’art aura sa préférence.

    Cet opéra devait être, selon Strauss (qui voyait, dans ce sujet, “un passe-temps de vieillards”, au même titre, disait-il, que la Grande fugue de Beethoven, écrite un an et  demi avant sa mort ou que la fin du dernier opéra de Verdi, Falstaff) une “comédie théorique”, une “gourmandise pour des gourmets culturels”, une sorte de “fugue théâtrale”, un “dialogue à la Diderot” ou encore un “théâtre de l’intellect” (ce sont les termes qu’il emploie dans les lettres qu’il échange avec son librettiste Clemens Krauss). La question centrale, celle de la primauté de la parole ou de la musique (“prima la musica, doppo le parole”  - “d’abord la musique, ensuite les paroles” -), est, en fait, résolue d’avance, car Strauss a déjà démontré,  par l’ensemble de son oeuvre théâtrale, que les sons liés aux mots peuvent les dépasser et  produire un sens nouveau qui les fait chanceler.

   Capriccio, en traitant, en pleine guerre mondiale, d’un sujet apparemment aussi vain qu’important, évoque, en fait, les abysses d’un homme partagé entre un monde intérieur foisonnant et les exigences d’une époque qu’il récuse. Cette fantaisie qui semble tourner à vide, avec une séduction et un brio inégalés (le Sextuor en apporte la preuve), est  la vertigineuse mise en abîme d’un être d’exception, une mise en abîme digne du miroir, reproduit à l’infini, des Arnolfini  de Van Eyck. Conscient de posséder le don de la musique comme personne, mais celui de la parole en moindre part - ce qui expliquerait le choix du sujet, en fin de compte, douloureux de Capriccio -, Strauss avoue regretter, à la fin de sa vie, de ne pas disposer du gigantesque génie de celui qu’il appelle “l’Autre” et qui donna, lui,  la preuve éclatante qu’il disposait à volonté de la musique et du verbe.

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  L’"Autre”, le “jalousé”, c’est bien sûr Richard WAGNER! L’on connaît les opéras  légendaires du Maître de Bayreuth;  les oeuvres de moindres dimensions qu’il nous a laissées retiennent plus rarement l’attention (ainsi en est-il des Wesendonk-Lieder, de Siegfried-Idyll  et  des oeuvres pour choeur ou pour piano).

   La création de Siegfried-Idyll  est intimement liée à la vie familiale de Wagner; en 1866, à l’âge de 53 ans, Wagner s’installe à Tribschen, près de Lucerne, en Suisse, avec Cosima, la fille de Liszt, alors âgée de 26 ans.  Mariée à 17 ans avec Hans von Büllow, dont elle eut rapidement deux filles, Cosima s’était prise de passion pour Wagner. Cet attachement fut aussi pour Cosima un déchirement, car cette femme de devoir, austère et tourmentée,  fut  partagée toute sa vie entre le sentiment d’avoir trahi le très estimable von Büllow et la nécessité impérieuse d’aider Wagner, dont elle mesurait le génie, à accomplir son oeuvre.

    De cette union naquirent  trois enfants: Isolde, Eva et Siegfried, né le 6 juin 1869. Ce dernier-né était pour Cosima, comme pour Wagner, le premier garçon. Ce fut une joie intense pour Wagner qui le baptisa du nom de Siegfried, espérant que ce serait un heureux présage pour l’achèvement de l’opéra du même nom qu’il avait  commencé douze ans plus tôt, puis abandonné. Deux mois après cette naissance, au début d’août, l’esquisse du troisième acte était, en effet, achevée dans l’euphorie et, en décembre, Wagner, reprenant des motifs de cet opéra, préparait, dans le plus grand secret, une surprise destinée à Cosima et à ce tout jeune fils pour les fêtes de Noël: le matin de Noël, en effet, dans l’escalier de la maison de Tribschen, treize musiciens, sous la direction de Richter, jouaient un Siegfried-Idyll  mémorable. 

  

 

    Loin de cette atmosphère de fête, La Nuit transfigurée de SCHOENBERG, composée en décembre 1899 (on peut y voir le crépuscule du XIXème siècle ou l’aube du XXème siècle) est l’oeuvre d’un compositeur de 25 ans, quasiment autodidacte. Cet homme qui n’a donc jamais subi les contraintes académiques montre, en revanche, le plus grand respect pour la tradition musicale: ayant vu le jour à Vienne en 1874, il est au carrefour de fortes influences, celle de Wagner (né en 1813), de Brahms (né en 1833) et de ses jeunes aînés, Mahler (né en 1860) et Strauss (né en 1864). Nourri de ces maîtres que seul le goût lui a fait adopter, Schoenberg, franchissant un premier pas de géant, donne, avec le sextuor de La Nuit Transfigurée, la preuve qu’il est capable de produire une oeuvre de facture traditionnelle en la poussant à ses limites extrêmes d’expressivité. Les traitements et torsions qu’il fait subir au matériau et à la forme le propulsent déjà à des années-lumière de Brahms, jusque là maître incontesté du sextuor à cordes. Schoenberg abandonnera par la suite la tonalité et fera preuve d’une vitesse d’évolution si fulgurante que nombre de ses oeuvres nous paraissent, aujourd’hui encore, hermétiques.

  La Nuit Transfigurée utilise avec génie, de manière outrée, expressionniste, toutes les ressources de la tonalité et de la modulation. Du point de vue de la forme, c’est une sorte de compromis entre le poème symphonique et  la musique  de chambre: elle possède, en effet, de manière quasiment novatrice pour une oeuvre de musique de chambre, un argument (on trouve un exemple de ce procédé, auparavant, avec les Quatuors de Smetana); le texte est le poème d’un auteur en vogue au début du siècle: Richard Dehmel;  il décrit une situation sentimentale aux résonances dramatiques: une femme  avoue à un homme que l’enfant qu’elle attend n’est pas de lui  (l’on peut entendre, à l’écoute de La Nuit Transfigurée, certaines résonances des affres sentimentales de Cosima Wagner). L’oeuvre qui a été écrite en trois semaines donne, à l’écoute, l’impression d’être effectivement d’un seul souffle et d’un seul tenant; on se souvient, à ce propos, de ce que disait Schoenberg sur ses habitudes de travail: lors de promenades matinales, il composait, de tête, 40 à 80 mesures, dans la totalité de leurs détails. Il ne lui fallait que deux ou trois heures pour reporter sur le papier ces importants fragments, déjà fixés dans sa mémoire. Tantôt secrète, intérieure, puis dramatique, tourmentée, enflammée, la musique suit son douloureux fil d’Ariane jusqu’à une lumineuse rédemption finale.

 

Le fil rouge évoqué par Goethe, c’est Armin JORDAN qui le tisse habilement entre ces trois oeuvres. Nourri de la tradition,  Jordan a cette musique “dans les veines”. Sa propre trajectoire le rend sensible à la fois  à l’univers lumineux et hautain d’un STRAUSS, au bonheur fragile et momentané d’un WAGNER et à la vision morbide d’un SCHOENBERG.

    JORDAN établit, en effet, un lien direct et vivant avec ces hommes et leurs oeuvres: l’indifférence au monde qu’affiche Richard STRAUSS ne lui est pas étrangère: on les verrait volontiers partager l’idée d’une musique qui aide à l’oubli des humains et de ce que GOETHE nomme joliment leurs “tortuosités”! Loin d’être un misanthrope, cependant, Armin JORDAN sait se réjouir des bonheurs de la vie: l’anniversaire de Siegfried en sera l’occasion, comme celui de son propre fils. Y a-t-il, d’ailleurs, une musique qui soit plus directement liée que celle de Wagner à son histoire personnelle? Chaque dimanche, en effet, le jeune Armin était conduit  en pèlerinage par son père - à pied depuis leur domicile de Lucerne - jusqu’à la fameuse maison de Wagner, à Tribschen, celle-là même où fut créé Siegfried-Idyll. Doit-on s’étonner qu’Armin JORDAN vibre alors avec intensité lorsque tel passage de cordes lui évoque, par son balancement, le ploiement familier des arbres sous le foehn ou lorsqu’une descente de hautbois lui suggère de présenter à nos yeux éblouis la famille Wagner descendant soudain, à Tribschen, l’escalier qu’il connaît bien? La musique, prenant appui sur un vécu si puissant, peut se révéler dans sa grâce et  sa plénitude.          

   De la joie à l’affliction, l’itinéraire est parfois très rapide, l’individu pouvant basculer brusquement dans une nuit solitaire que seule la musique aura le pouvoir de transfigurer. C’est une vision de la vie qu’Armin JORDAN, soumis à tous les vents d’une intériorité inquiète, possède également, chevillée au corps; une vision noire, “schoenbergienne”, que seuls viendraient illuminer de courts moments de rédemption; une vision désabusée où l’amour prend des accents baudelairiens, voire céliniens. Ce combat avec les démons, qui pourrait tourner à la déroute, ne saurait empêcher que l’on conduise toutes choses avec sérieux, ce qu’en musique Jordan fait admirablement. Son immense expérience donne à ses gestes un poids musical et humain d’une grande justesse; sa conscience aiguë des exigences d’une oeuvre lui  fait prendre des chemins périlleux:  impensable, selon lui,  de donner à Siegfried  son battement intime sans avoir dirigé tous les opéras de WAGNER ni de creuser le douloureux sillon de La Nuit Transfigurée  sans avoir dirigé Les Métamorphoses, Mort et Transfiguration  et,  bien sûr,  tous les opéras de STRAUSS !  Muni de ce viatique en or,  qu’il a su  patiemment et avec tant d’intelligence se constituer, JORDAN fait surgir le sens profond de ces musiques, mettant en valeur, chaque fois que cela s’y prête, un climat de dégénérescence auquel il est très sensible. C’est un aspect que lui offrent, avec des dosages différents, Capriccio, Siegfried-Idyll et La Nuit  Transfigurée,  apportant une exacte illustration des propos de NIETZSCHE (évoquant Wagner dans Par delà le bien et le mal):

  “Que de sèves et de saveurs, que de siècles et de climats ne viennent pas s’y mêler!.....Cette musique a du feu, du coeur et, en même temps, la peau flasque et blondasse des fruits qui mûrissent  trop tard.....une certaine puissance et une plénitude débordantes, bien allemandes de l’âme qui ne craint pas de s’aller cacher sous les raffinements de la décadence - où peut-être elle se sent le plus à l’aise; un emblème véritable, authentique, de l’âme allemande, à la fois jeune et vieillotte, plus que blette et pourtant trop riche d’avenir”.

  

Ce sentiment  de délitescence des choses autorise, chez Jordan, un pessimisme jubilatoire digne d’un Schopenhauer ou d’un Thomas Bernhard. Il  manie en virtuose humour et dérision, faisant sourdre parfois d’un cynisme noir les accents les plus humains. Sans doute JORDAN sait-il, comme Thomas Mann, que “le malheur le plus important, c’est quand on cesse de prendre plaisir à soi-même”. Aussi  fait-il montre d’un hédonisme qu’il s’attache, dans le même temps, à ruiner de l’intérieur. Cet iconoclaste est, en fait,  un religieux (n’a-t-il pas fait des études de théologie?) qui ne s’intéresse qu’aux anges déchus et met un malin plaisir à suivre l’homme pas à pas dans sa chute. Mais il a ce pouvoir considérable de le rétablir, en quelques coups de baguette, dans sa dignité. Aussi sa gratitude (et la nôtre) est-elle totale vis-à-vis des musiques - c’est bien le cas des trois oeuvres ici  réunies - qui permettent cette action salvatrice: elles sont,  face à une banale désillusion du monde, des îlots dignes de toutes les reconnaissances.